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09
Fev
2013

Discours en hommage à Jean Moulin

 

 

Retrouvez l'intégralité du discours de Christian Estrosi, Député-Maire de Nice, Président de la Métropole Nice Côte d'Azur,  lors du dévoilement de la plaque en hommage à Jean Moulin.

 

" [Civilités]

Nous avons tous en mémoire un certain 19 décembre 1964.

Ce jour-là, dans le vent qui giflait les visages, sous une pluie glacée, devant le Panthéon, André Malraux inscrivait en paroles de feu et de bronze dans la mémoire collective du peuple français le sacrifice de Jean Moulin.

De ce jour-là, nous gardons le souvenir d'un moment de terrible solennité.

Nous gardons le souvenir d'une France renaissante, certes, mais d'une France martyrisée, torturée, et d'un long cortège de morts inhumaines accompagnant Jean Moulin dans la gloire.

En 1964, les plaies étaient encore vives.

En 1964, la Nation se reconstruisait à peine.

En 1964, l'Histoire se forgeait.

Ce matin, ce n'est pas la souffrance, la mort, même glorieuse, que nous commémorons.

Ce matin, ce n'est pas Jean Moulin le martyr que nous honorons.

Ce matin, c'est Jean Moulin au soleil de l'espérance que nous ressuscitons.

Car ce qui me semble important, aujourd'hui, dans l'épopée de cet homme extraordinaire, ce n'est pas d'en retenir seulement la fin tragique. C'est d'abord d'en rappeler les commencements féconds, ceux qui, à terme, au-delà de la vie de l'homme, allaient, grâce à son action, conduire à la Libération de la Patrie.

Car Jean Moulin à Nice, c'est l'union lumineuse, radieuse, de l'espérance de l'action et de la lutte pour la liberté, éclairées de notre soleil.

Bien sûr, de ce combat qui allait grandissant, Jean Moulin connaissait tous les risques. En homme sage et prudent, il s'employait à les limiter, multipliant les pseudonymes, veillant à en dissocier son vrai nom, faisant aménager par ce courageux patriote niçois, Jean Cassarini, par ailleurs talentueux artiste, la galerie d'art de telle sorte qu'elle conserve deux issues, logeant lui-même ailleurs que dans ces locaux.

La guerre porte en elle la mort, et Jean Moulin le savait.

Il le savait en théorie.

Il le savait aussi par l'expérience lorsque, dans ses fonctions préfectorales, à Chartres, en pleine débâcle, il fut confronté à la brutale sauvagerie de l'ennemi. Etre arrêté, torturé, assassiné, tout cela était inséparable de son engagement. Mais y pense-t-il vraiment ?

Y pense-t-il d'abord, quand il se lance dans l'action ?

Car l'action prime tout.

En quelques points de repère, j'en retracerais les principaux temps forts.

Dès la fin de 1940, Jean Moulin, révoqué de ses fonctions préfectorales par le gouvernement de l'Etat français choisit de participer au combat pour la libération de la France.

En octobre 1941, par Lisbonne, il rejoint Londres.

Il est alors chargé par le général De Gaulle d'unifier les mouvements de résistance intérieure autour de la France libre et de coordonner leur action en vue de la Libération.

Cette unification et cette coordination sont essentielles car elles sont le gage exigé par les Alliés pour reconnaître la légitimité de la France libre et sa place future dans la victoire.

Le 2 janvier 1942, avec sa petite équipe, il est parachuté dans les Alpilles.

Dès lors, il cherche comment couvrir son action.

Connaissant bien Nice et la Côte d'Azur, alors en zone libre, puis occupées par les troupes italiennes en novembre 1942, il juge que la ville est un lieu plus sûr pour s'établir.

C'est de là que naît l'idée de la galerie d'art, qui réunit à la fois sa réelle passion pour la culture, le semblant de vie qu'on s'efforçait de maintenir dans notre région à l'image de la Côte d'Azur d'avant-guerre, l'apparente futilité de cette activité et la justification commode de nombreux déplacements, pour acheter ou repérer des toiles.

En quatre mois, d'octobre 1942 à février 1943, l'affaire est bouclée, les murs achetés, les travaux d'aménagement conduits, les premiers tableaux achetés, le vernissage organisé, et les premiers déplacements "officiels" peuvent commencer.

Ce temps de l'action est pourtant bref.

Le 21 juin 1943, Jean Moulin est arrêté à Caluire, près de Lyon, et après deux semaines de tortures, il meurt à Metz le 8 juillet.

Mais de ce temps si bref est née une immense avancée : la création du Conseil National de la Résistance, à Paris, le 27 mai 1943, cet organe unificateur, centralisateur, et dont le programme a modelé la France d'après-guerre dans la justice et la liberté.

Oserais-je le dire ? C'est de Nice que cette unité féconde est partie. Car ce sont les déplacements incessants de Jean Moulin, l'esthète, propriétaire d'une galerie d'art sur la Côte d'Azur, qui font naître la première ébauche de l'unité de la Résistance intérieure, conjuguée à une nouvelle articulation avec la France libre, à Londres.

La tâche était immense.

Avant Jean Moulin, la Résistance intérieure était fractionnée, fracturée.

Elle reproduisait, malgré l'apparente unité de son but, les divergences, les oppositions, voire les haines partisanes antérieures à la guerre et inhérentes à tout engagement politique.

Les stratégies de ses mouvements étaient désordonnées ; le rapport à la France libre était variable en intensité ; la vision de la société française après la victoire était divergente.

Jean Moulin lui-même, l'homme de gauche, emporté par sa passion pour la France, choisit d'œuvrer à sa libération avec d'anciens adversaires.

En cela, son choix préfigure son action, et doit rester un guide pour nous, responsables politiques : car au-dessus de nos divergences, il reste un bien commun, la Nation, à laquelle nous devons tout, et qui attend tout de nous.

Avec Jean Moulin, après lui, et grâce à lui, les stratégies s'harmonisent, les mouvements reconnaissent l'autorité de la France libre, les perspectives divergentes s'acceptent.

L'union est un combat, dit-on souvent, en politique.

Pour Jean Moulin, cette union-là fut un combat long et difficile.

Un combat de conviction, qu'il devait livrer avec chacun des responsables des grands mouvements de la Résistance intérieure.

Un combat à mort, qu'il devait livrer, par la ruse, à armes absolument inégales, contre les services de renseignement nazis et leurs subordonnés de Vichy.

Et ce premier combat, préalable à la lutte pour la Libération, c'est ici, à Nice, qu'il a vraiment commencé.

Quel honneur pour notre ville, dernière venue dans le sein de la Nation !

Car je suis frappé par un fait : Jean Moulin a établi sa galerie dans une rue de Nice qui s'appelle la rue de France, comme s'il avait voulu rappeler sa conviction que la France, pourtant occupée, pillée, humiliée, ne mourrait jamais.

Soixante-dix ans auparavant, cette rue n'était pas une rue, mais une route. Et elle n'était pas en France, mais elle y conduisait.

Quel magnifique symbole que celui-ci ! Car de Nice, désormais, partait la route qui conduisait vers la résurrection de la Patrie toute entière !

Et quelle réponse que celle-ci, à ceux qui ne connaissent pas notre histoire, et qui accablent Nice de leur mépris !

A ceux-là, nous pouvons répondre : oui, Jean Moulin a choisi Nice pour accomplir sa mission, la ville où pourtant, dix jours seulement avant l'ouverture de la galerie, l'infâme Milice a prêté son premier serment !

Oui, Jean Moulin a choisi Nice, la ville où vivaient tant d'étrangers, pour prendre sa part à la renaissance de la France !

Oui, Jean Moulin a choisi Nice, pour dissimuler derrière le visage souriant de l'art, derrière la séduction de la peinture, derrière la beauté, le plus beau, le plus grand dessein politique qui soit : faire revivre la liberté et la nation qui la porte dans son sang, la France !

En choisissant Nice, il a donné à notre cité une nouvelle part de dignité, quand certains de ses habitants étaient attirés par l'avilissement. Il lui a dit en somme sa confiance, son estime, et son espérance, malgré tout !

Ce choix illustre exactement, à mes yeux, cette Nice méconnue qui est plus que toute autre la nôtre.

Car derrière les paillettes, derrière la façade touristique de la Côte d'Azur, derrière un monde désespérant de futilités vit un peuple magnifique, laborieux, et patriote.

De ses origines pourtant si extraordinairement mêlées, d'ici et d'ailleurs en France, d'Italie, d'Arménie, de Russie et de partout en Europe, le peuple niçois retire un amour immense pour la France, qui l'abrite et le réunit sous l'égide de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Et quand Jean Moulin vint s'établir ici, il trouva dans ce peuple les hommes et les femmes dévoués à sa mission.

Car ce ne fut pas de Nice que partit, six mois seulement après l'ouverture de la galerie, la trahison qui le livra.

De Nice, au contraire, partirent pour la déportation et la mort des dizaines et des dizaines de résistants, comme Pierre Merle, ce courageux instituteur dont une école de notre ville porte le nom.

A Nice, on arrêta, on tortura, on exécuta.

Chaque année, encore aujourd'hui, parce que j'y veille et que j'y veillerai toujours, le souvenir de Torrin et Grassi, pendus aux arcades de l'avenue Jean-Médecin, le souvenir des jeunes fusillés de Saint-Julien-du-Verdon ou de l'Ariane, le souvenir des patriotes tombés pour la libération de la ville, les armes à la main, est célébré et rappelé. Car ils ne sont pas morts pour rien, en mourant pour la France et la liberté, et cela, il faut sans cesse le dire et le répéter.

Et si je m'en tiens aux seuls invités du vernissage de la galerie de Jean Moulin, il y a précisément 70 ans, le 9 février 1943, je voudrais rappeler que parmi les plus prestigieux, le préfet Ribière démissionna trois mois plus tard pour exprimer son désaccord avec la politique de Vichy, et Jean Médecin fut placé en résidence surveillée à Belfort par la Milice en 1944.

L'un comme l'autre subirent les foudres de l'occupant et de ses collaborateurs vichystes, non seulement pour leur indéfectible fidélité à une certaine idée de la France et de la République mais aussi -et je tiens à le souligner alors que le musée Masséna présente une exposition sur les juifs de France et la Shoah- parce qu'ils se refusèrent à conduire à Nice et dans les Alpes-Maritimes la politique antisémite du gouvernement de l'Etat français.

Et dans l'appartement au-dessus de la galerie, dans la villa du 31 rue de France, Jean Moulin rencontre aussi Raymond Comboul, Marcel Degliame, Pierre Merli, Jacques Cotta, Alex Roubert, Gérard Roméo, Gérard Hermann, Ferdinand Guiraud, Georges Renevey, tous ces Niçois, tous ces Azuréens de souche ou de cœur, tous ces patriotes venus de la France entière, jetés sur nos rivages par les hasards de la guerre, qui ont choisi la Résistance, et qui en sont des combattants de premier plan. On ne saurait oublier naturellement le rôle très important de Colette Pons qui était une couverture parfaite, amie de tous les peintres, connaissant les marchands, sachant merveilleusement parler de tous les artistes et de toutes leurs œuvres, femme de silence et d’engagement au service d’une cause qui nécessitait tant de vertus.

Cela aussi, c'est l'histoire de Nice, et je veux la dire, cette histoire, une histoire de tolérance et d’ouvertures exemplaires, une histoire de combats séculaires pour la dignité et la liberté, une histoire d'humanité, d'abord.

Alors oui, Nice doit à Jean Moulin la fidélité à sa mémoire, telle qu'en témoigne désormais la nouvelle plaque apposée sur le site de sa galerie d'art. Elle lui doit d'être une part majeure de l'histoire de la France libre, donc de l'histoire de la France.

Notre ville l'a mesuré dès 1948, en lui dédiant une place, puis en 1972, en faisant apposer, à l'initiative de Jacques Bounin, une première plaque commémorative.

Oui, Nice doit à Jean Moulin ce que lui doit toute la France : la liberté retrouvée, l'honneur restauré, la dignité ressuscitée.

De sa vie, Jean Moulin les a payées. Et par sa sépulture solennelle, un jour glacé de décembre 1964, la France reconnaissante a proclamé sa gloire.

Mais je veux croire aussi que par cette plaque si simple, Nice a su, ce matin, le remercier d'avoir ouvert le chemin de la délivrance, ici, sous le soleil de Nice, le soleil éclatant de la liberté."

 

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